On traverse une ville sans la voir. À Héricourt comme ailleurs, le regard file vers les vitrines, les feux, la place à trouver — et passe à côté d'un linteau daté, d'une porte moulurée, d'une tourelle coincée entre deux façades. Il suffit pourtant de ralentir et de lever les yeux pour que le centre ancien se mette à parler. Deux témoins, surtout, méritent le détour : la maison du bailli et les viorbes.

1525 : la plus ancienne maison de la ville

La maison du bailli est datée de 1525. C'est, selon la brochure de l'association, la plus ancienne maison conservée d'Héricourt — un titre qui suffirait à justifier l'attention, mais qui dit surtout la rareté de ce qui nous est parvenu.

Son nom rappelle une fonction : le bailli était l'officier chargé, au nom du seigneur, d'administrer un territoire et d'y rendre la justice. Dans une seigneurie rattachée au comté de Montbéliard et gouvernée par la maison de Wurtemberg, c'était un personnage considérable — la maison d'un bailli n'était pas la maison de tout le monde.

La date, elle, n'est pas neutre. 1525 est l'une des années les plus troublées de l'histoire régionale : celle où Guillaume Farel, chassé du comté en mars, laisse derrière lui des idées qui bouleverseront le pays ; celle où les Rustauds soulèvent les campagnes avant d'être écrasés près de Villersexel au mois d'août. Pendant que la région s'embrase, on bâtit à Héricourt une maison assez solide pour traverser cinq siècles. Le rapprochement n'a rien de savant, mais il a quelque chose de saisissant.

Les viorbes, escaliers de pierre en spirale

L'autre curiosité porte un nom que les visiteurs ne connaissent pas : les viorbes. Ce sont des tourelles, généralement d'angle, qui renferment de beaux escaliers en vis — ces escaliers hélicoïdaux enroulés autour d'un noyau central, taillés dans la pierre.

Le dispositif est caractéristique de l'habitat ancien. Loger l'escalier dans une tourelle accolée, plutôt que dans le volume habitable, libère de la place à l'intérieur et permet de desservir plusieurs niveaux depuis la cour. C'est une solution d'architecte autant qu'une signature d'époque : là où l'on aperçoit une viorbe, on peut être à peu près sûr d'avoir affaire à une demeure ancienne, et souvent à une demeure de quelque importance.

Le mot lui-même mérite d'être retenu, car il est du pays : ailleurs, on parlerait de tourelle d'escalier ou de tour d'escalier en vis. Ce vocabulaire local, que la brochure de l'association a le mérite de conserver, fait partie du patrimoine autant que les pierres qu'il désigne. Le perdre, ce serait perdre un peu de la manière dont les Héricourtois d'autrefois nommaient leur ville.

Une tourelle d'angle, un escalier de pierre enroulé sur lui-même : à Héricourt, la Renaissance se cache dans les cours.

Sur la datation précise de chacune de ces tourelles, en revanche, mieux vaut rester prudent. Un escalier en vis peut être remanié, une façade reprise, un percement repris au siècle suivant : sans étude du bâti ni document d'archives, avancer une date reviendrait à broder. C'est le travail patient que mènent les bénévoles, et dont les cahiers d'histoire de l'association rendent compte au fil des années.

Pourquoi si peu de vestiges ?

Reste une question : pourquoi une ville aussi ancienne — attestée dès 1144 — conserve-t-elle si peu de bâti médiéval et Renaissance ? La chronologie de l'association fournit la réponse, et elle est brutale. Héricourt a été prise et en partie détruite par l'évêque de Bâle en 1425 ; incendiée au passage des écorcheurs en 1444 ; démantelée en 1588, puis à nouveau, définitivement, en 1677. Le XXᵉ siècle a ajouté sa part avec le bombardement de 1940.

Chaque destruction a emporté des maisons, des toits, des murs. Ce qui subsiste de 1525 n'a pas seulement survécu au temps : il a survécu aux armées. Voilà qui donne à une simple façade une valeur qu'aucune plaque ne signale.

Une promenade à faire

C'est tout l'objet de la visite guidée « Héricourt au fil des rues », que l'association propose pendant les Journées du Patrimoine et, sur demande, à d'autres moments de l'année : apprendre à lire la ville, repérer les vestiges du passé dans les rues, comprendre ce que raconte un détail de pierre.

D'ici là, rien n'interdit de s'y essayer seul. Prenez le temps d'un tour dans le centre ancien, cherchez les tourelles et les dates gravées : vous ne verrez plus jamais Héricourt de la même façon.

Sources : brochure « Héricourt, une ville à découvrir » (Histoire et Patrimoine d'Héricourt) ; chronologie et cahiers d'histoire de l'association.