Avant d'être une ville d'histoire médiévale, Héricourt fut une ville d'usines. Trois siècles durant, le textile a rythmé la vie de la cité : le bruit des métiers à tisser, les cheminées des manufactures, les allées et venues des ouvrières et des ouvriers ont façonné son visage autant que le château ou le temple. Cette histoire manufacturière, moins spectaculaire que les batailles mais tout aussi fondatrice, mérite d'être racontée.

Trois siècles : la durée donne la mesure du phénomène. Peu d'activités humaines ont marqué la ville aussi longtemps et aussi profondément. De la fin de l'Ancien Régime aux dernières décennies du XXᵉ siècle, des générations entières d'Héricourtois ont vécu du fil et du tissu.

Des moulins aux manufactures

Sous sa forme moderne, l'industrie textile héricourtoise remonte au début du XVIIIᵉ siècle. Elle se développe fortement au XIXᵉ siècle, quand la mécanisation transforme les ateliers en véritables usines. Héricourt s'inscrit alors dans ce grand bassin textile qui s'étend de Montbéliard aux vallées vosgiennes, et où se tissent des liens économiques et familiaux durables.

Parmi les établissements marquants de cette épopée figure le tissage Méquillet-Noblot, dont le nom reste attaché à la ville. Autour de ces usines gravitent des ateliers, des filatures et tout un monde de métiers aujourd'hui disparus : tisserands, fileuses, contremaîtres, mécaniciens, teinturiers.

Pour des générations d'Héricourtois, l'usine fut le cadre de toute une vie : on y entrait jeune, on y travaillait en famille, on y nouait amitiés et solidarités. Les horaires de la fabrique rythmaient la journée de la ville entière, et les grandes familles industrielles pesaient sur la vie locale bien au-delà de leurs ateliers.

L'eau, le charbon, l'électricité

L'histoire de l'industrie textile est aussi celle de ses énergies. La mécanisation s'appuie d'abord sur la force hydraulique des cours d'eau, qui fait tourner les roues des moulins et des premières fabriques. Puis vient le temps du charbon de Ronchamp, extrait à quelques kilomètres, qui alimente les machines à vapeur. L'électricité prend enfin le relais, achevant de transformer les ateliers.

Chaque transition énergétique redessine la carte de l'industrie : tant que l'eau commande, les fabriques s'égrènent le long des rivières ; avec la vapeur puis l'électricité, elles s'en affranchissent et grandissent. À chaque étape, il faut de nouveaux bâtiments, de nouvelles machines, de nouveaux savoir-faire — et la ville change de visage.

L'eau de la Lizaine, le charbon de Ronchamp, puis l'électricité : trois énergies pour trois âges de l'industrie héricourtoise.

Usines et maisons de maîtres

De cette prospérité, le paysage urbain garde des témoins : des bâtiments industriels, mais aussi des maisons d'industriels, telle la « Roseraie », qui disent la réussite des grandes familles manufacturières. Ces demeures, avec leurs parcs et leurs façades soignées, forment un patrimoine à part entière, complémentaire de celui des usines.

Regarder la ville avec cette clé de lecture change la promenade : ici un ancien atelier reconverti, là un canal ou un bief aménagé pour les besoins d'une fabrique, plus loin la demeure d'un patron du textile. L'histoire industrielle d'Héricourt ne se visite pas dans un musée seulement — elle s'arpente dans les rues.

Le musée d'Héricourt, écrin des expositions de l'association
Le patrimoine héricourtois garde la mémoire de la ville industrielle et de ceux qui l'ont fait vivre.

Mémoire ouvrière

Le XXᵉ siècle apporte son lot d'épreuves. En 1940, un bombardement détruit l'usine textile de la ville — un épisode que rappelle la chronologie de l'association. L'activité décline ensuite, comme dans l'ensemble du textile de l'est de la France, confronté aux crises et à la concurrence, jusqu'à la fermeture des derniers ateliers.

Reste une mémoire : celle des gestes, des savoir-faire, des objets et des photographies que l'atelier Collection de l'association recueille et conserve. Un outil, une navette, une photographie d'atelier retrouvée dans un grenier : chacun de ces témoins, une fois documenté, redonne un visage à la ville industrieuse d'autrefois.

Cette histoire ouvrière et manufacturière a profondément marqué le visage d'Héricourt — son urbanisme, ses quartiers, ses familles. La raconter, c'est rappeler que le patrimoine ne se limite pas aux châteaux : il est aussi fait de briques d'usine, de cours d'eau aménagés et de mémoire ouvrière.

Sources : hericourt.com, « Trois siècles d'activité textile » ; Inventaire du patrimoine de Bourgogne-Franche-Comté ; chronologie de l'association HPH.